l'hôtel-dieu le comte

de troyes

Toute une Histoire !

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Hôtel-Dieu © Sylvain Bordier_2018

Avant d’être le seul bâtiment de grande taille du XVIIIe siècle conservé à Troyes, l’Hôtel-Dieu le Comte est aussi un bâtiment emblématique des époques qu’il a traversées à travers les siècles, et qui l’ont progressivement transformé. Retour sur plus de 850 ans d’histoire avec Anne-Claire GARBE, Conservatrice de la Cité du Vitrail de Troyes.

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Il faut remonter au XIIème siècle pour la première construction d’un Hôtel-Dieu à cet emplacement, au sein d’un quartier qui se situait dans l’enceinte des remparts médiévaux (en partie construits eux-mêmes sur ceux du bas-Empire romain, entre 284 et 476 >J.C.), donc dans l’enceinte de la ville gallo-romaine, au cœur de ce que l’on appelle la Cité Tricasse, donc en plein cœur de l’histoire la plus enracinée de la ville de Troyes.


Troyes était alors capitale du Comté de Champagne, ce qui lui valait de détenir un Palais comtal dans ce même périmètre.


C’est sous le règne d’Henri 1er le Libéral (Comte de Champagne et de Brie de 1152 à 1181) que fût décidée la construction de l’Hôtel-Dieu le Comte. Henri Ier de Champagne voulait faire de Troyes une place politique, religieuse et économique de premier ordre. Il faut se replacer dans un contexte économique de plein essor des Foires de Champagne, et, donc, du Comté de Champagne, qui permettait le type d’ambition qui révolutionna, alors, tout l’urbanisme de cette partie de la ville.


C’est tout le quartier allant de l’actuel Hôtel-Dieu à la Cathédrale Saint-Pierre/Saint-Paul qu’il fût ainsi décidé de développer, notamment par la construction du Palais des Comtes de Champagne (à peu près situé à l’emplacement du Petit-Louvre actuel), la Collégiale Saint-Etienne (devenue Place de la Libération), la Cathédrale pré-gothique (précédant l’actuelle) et, enfin, l’Hôtel-Dieu le Comte.

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Henri le Libéral sur les Foires de Champagne

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Tombeau d'Henri le Libéral, dit "le large" pour ses nombreuses libéralités

Il faut s’imaginer l’immense chantier que cela devait être dans ce quadrilatère !


Ce sont ces constructions qui achèveront de donner à la ville de Troyes la forme en bouchon de champagne qu’elle conserve encore aujourd’hui.

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À la fin du XIIe siècle, sous le règne d’Henri le Libéral et de son épouse Marie de Champagne, Troyes va connaître un grand rayonnement politique, économique, artistique et littéraire. Par l’action de son père, puis par la sienne propre, le Comté de Champagne deviendra la première région commerciale d’Occident. La dynastie ne brillera que deux siècles, mais elle aura profondément et durablement marqué de son empreinte et la ville et la Région.


Concernant l’Hôtel-Dieu, Henri le Libéral marche dans les pas de la dynamique générale alors adoptée par tous les Princes, qui souhaitaient démontrer que c’étaient eux qui lançaient désormais les projets importants. Henri de Champagne disposant de puissants moyens financiers tirera son surnom : “le Libéral”, de ces libéralités, de ces largesses qu’il dispensait autour de lui autant par souci d’asseoir son pouvoir que par devoir chrétien.

A cet égard, en effet, l’histoire personnelle d’Henri le Libéral est singulière. Proche parent de Bernard de Clairvaux (grand réformateur de la vie religieuse catholique au XIIème siècle, avec la règle bénédictine pour base réformatrice de l’ordre cistercien, que toute l’Église mettra en œuvre), ce dernier l’incitera très fortement à préférer mener une vie vertueuse et à préférer orienter ses dépenses vers les pauvres et les nécessiteux.

Des correspondances en bon état de conservation attestent que Bernard de Clairvaux enjoignait Henri le Libéral à employer son argent de meilleure façon, notamment en l’orientant vers le soin des malades. Il semblerait que ces correspondances aient eu une influence non-négligeable dans la décision d’Henri de Champagne de construire la Maison-Dieu-Saint-Étienne, qui portera ensuite le nom d’Hôtel-Dieu-le-Comte.

La forme du bâtiment du XIIème siècle n’était pas celle que nous lui connaissons à l’heure actuelle, cette dernière datant du XVIIIème siècle.


La Chapelle actuelle n’existait pas. Une chapelle existait bel et bien, elle aussi dédiée à Saint Barthélémy et à Sainte Marguerite (2 saints patrons pour les malades), comme l’actuelle, mais elle se trouvait de l’autre côté de l’emprise, au niveau de l’actuelle grille du passage de l’espace de préfiguration, côté canal.


Mais, alors que tout le reste des bâtiments était en bois et torchis, ce qui leur vaudra d’être attaqués par l’humidité et de générer de l’insalubrité, la Chapelle était, elle, déjà en pierre, comme l’actuelle, ce qui indiquait d’emblée la volonté de son commanditaire d’en faire un repère important et pérenne.

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Concernant ce 1er Hôtel-Dieu, nous ne disposons que d’une Charte de fondation, postérieure à la commande de construction, dont on ignore s’il s’agit d’une copie fidèle ou non. Cette Charte fixe clairement le rôle dévolu à cette Maison-Dieu, qui est celui d’un Hôpital au sens dans lequel on l’emploie aujourd’hui, mais qui ne devait recevoir, alors, que les personnes atteintes de maladies curables (que l’on pensait pouvoir guérir). La priorité devait aussi être portée aux personnes nécessiteuses. Mais ni les aveugles, ni les lépreux, ni les estropiés, ni les personnes âgées pour une simple retraite de fin de vie (en dépendance, mais pas malades) ne devaient y être reçues. Pas plus que les enfants abandonnés et les femmes enceintes.

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Sur cette longue période, nous avons trace de nombreuses critiques sur la   conception des bâtiments, à l’origine d’une insalubrité chronique et de conditions de travail très compliquées pour les personnels. Les bâtiments seront souvent détruits, reconstruits, agrandis, bricolés, mais sans jamais que ne soient engagées les transformations d’ampleur qui seraient pourtant nécessaires.  


Au fil du temps, les conditions de vie deviendront tellement déplorables dans l’Hôtel-Dieu que la grande salle des malades sera surnommée “la salle des 24H.”, l’atmosphère y étant tellement insalubre qu’on ne pouvait y survivre plus de 24H.!!

 

D’autres Hôtels-Dieu ayant été construits depuis l’Hôtel-Dieu le Comte (au XVIIIème s., Troyes en compte 7), ses malades y furent transférés et il fut décidé d’enfin s’inscrire dans le vaste mouvement de destruction-reconstruction des Hôtels-Dieu dans lequel le Royaume s’était engagé depuis de nombreuses années déjà.

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Une souscription publique sera lancée en 1699, à laquelle l’administration du centre hospitalier de la Ville abondera, bien sûr, ainsi que la population et les Princes locaux, en mécénat pur (sans la moindre contrepartie).

 

Un Concours d’architectes sera lancé aux fins de reconstruction, avec, notamment, pour cahier des charges d’appliquer les nouveaux principes hygiénistes pour faire disparaître l’insalubrité chronique qui aura gangréné l’ancien Hôtel-Dieu pendant des siècles. Ce sera l’architecte parisien Jean-Gabriel Legendre qui remportera le Concours. Son projet se calquait sur le modèle des Hôtels particuliers parisiens, en forme de U, et placés entre cour et jardin. Et il répondait parfaitement aux attentes de salubrité, avec de grandes salles illuminées et ventilées par de grande fenêtres permettent de renouveler l’air, ainsi que de nombreux et larges couloirs. Le projet prévoyait aussi un bâtiment et des fondations construits en pierre, pour une meilleure isolation qu’auparavant.


Les travaux débuteront en 1702, une fois la mise de départ réunie, et dureront tout de même 60 longues années, pour raisons financières. Dernier élément de l’ensemble à être construit, la Chapelle - consacrée en 1764 - sera édifiée sur les soubassements de la porte de la Girouarde (démolie en 1605), par laquelle la via Agrippa (aujourd’hui rue de la Cité) sortait des remparts de la Cité en direction de l’ouest (vers Provins et Paris). Sa façade porte deux cadrans solaires, considérés parmi les plus précis de France à l’époque de la construction de la Chapelle. Seule la fameuse grille de la Rue de la Cité sera réalisée plus tard, en 1776, par Pierre Delphin, en pur style Louis XV.

Si la création du centre hospitalier remonte au 12ème siècle, c'est au XVIème siècle, avec un édit royal de 1527, qu’une administration séparée de l’ordre des Augustines, est créée et est confiée, alors, à quatre notables troyens.

 

Progressivement, le Conseil d’Administration s’élargira, mais il conservera toujours la spécificité d’être quasi-exclusivement composé de membres de la Société civile : le Maire, un notaire, .... Seule exception : l’aumônier de la Chapelle de l’Hôtel-Dieu sera la seule personnalité religieuse à siéger au C.A.

Cette Administration sera très puissante économiquement et politiquement. Elle gèrera les terres agricoles, les vignes, les moulins, les bois et toutes les propriétés attenantes à l’Hôtel-Dieu, les exploitera, en vendra les fruits... Ce sera également elle qui nommera les médecins.

Dès lors que le corps central du bâtiment sera terminé, les premiers malades seront pris en charge, sans attendre la fin de la construction globale du nouvel édifice. Ce seront les sœurs de l’ordre de Saint Augustin, qui reprendront en charge ces malades - comme c’était le cas depuis le XIIème siècle à l’Hôtel-Dieu - jusqu’au milieu du XIXème siècle, puis les sœurs de Nevers prendront le relais jusqu’à la 2nde Guerre Mondiale.


On traitera toujours des maladies curables en ce nouvel Hôtel-Dieu, auxquelles on ajoutera, néanmoins, la prise en charge des femmes enceintes dans une “Salle des Femmes”.


Les enfants abandonnés, que l’Hôtel-Dieu le Comte avait tout de même accepté de recevoir depuis le XVIème siècle, sous l’empire des anciens bâtiments, seront toujours reçus dans le nouvel Hôtel-Dieu, jusqu’à la Révolution Française de 1789, qui créera les orphelinats, qui assumeront, dès lors, cette fonction.

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La reconstruction avait prévu l’aménagement à cet effet, Rue de la Cité, d’un Tour d’abandon (proche du système ci-dessus), où les mères pouvaient venir déposer leur enfant, de nuit, réveillant, à l’aide d’une cloche, la religieuse de garde, placée de l’autre côté de ce dispositif pour recueillir l’enfant abandonné en faisant tourner le tour de 180 degrés.

 

Pendant quelques jours l’enfant recevait les soins d’usage, puis était envoyé en nourrice à la campagne pendant 5, 6, 7 ans (ce dont nous avons les registres de l’Hôtel-Dieu, conservés en parfait état) jusqu’à ce qu’il soit en âge de travailler aux travaux agricoles, dans les métiers artisanaux ou dans les manufactures.

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Sur ces bases plus saines, l’Hôtel-Dieu fonctionnera bien mieux pendant 2 siècles. Au début du 20ème siècle, les services du centre hospitalier étaient principalement installés à l'Hôtel-Dieu, ainsi qu’à l'ancien hôtel de police (boulevard du 1er RAM) pour la maternité. L'établissement gérait également l'orphelinat Audiffred, place de la Tour (locaux actuels du CMAS), et l'hospice Saint Nicolas.

Si, en 1928, la décision est prise de transférer l'ensemble des services hospitaliers hors du centre ville, et si la construction de l'hôpital des Hauts Clos débute en 1932, la 2nde Guerre Mondiale les interrompra, et ce ne sera           finalement qu’en 1959 que le transfert des services hospitaliers aux Hauts-Clos s'effectuera depuis l'Hôtel-Dieu et l'hôtel de police. En 1965, les derniers malades quitteront à leur tour les lieux, qui deviendront, en quelque sorte, une résidence pour personnes âgées dépendantes ou très défavorisées.

En 1988, le bâtiment ferme définitivement ses portes et le centre hospitalier revend, le 2 octobre 1990, pour 7 millions de Francs, l’intégralité des 9.000 m² de l’Hôtel-Dieu au Conseil Général de l’Aube, qui engagera, très vite, entre 1990 et 1995, les travaux nécessaires (toiture, huisseries) à sa mise hors d’eau complète, afin d’assurer sa parfaite sauvegarde.

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La blanchisserie de l’Hôtel-Dieu se tenait dans les locaux de l’actuel espace de préfiguration de la Cité du Vitrail.

Dès 1990, le Centre Universitaire de Troyes, antenne délocalisée de l’Université de Reims Champagne-Ardennes, s’installera dans l’aile Est de l’Hôtel-Dieu, renforcée d’un bâtiment moderne accueillant 3 amphithéâtres, cumulant au total 1000 places assises.


L’emménagement du Conseil Général sur le reste des locaux sera , un temps, envisagé, mais le manque de place condamnera l’idée, au profit de son actuel emplacement.


La voie était, désormais, ouverte à un projet de Cité du Vitrail, qui a maintenant entamé une gestation qui devrait prendre son terme avec son ouverture, prévue pour le 1er Semestre de l’année 2021.